Cadre de campagne pour Doudous&Dentiers (2) : L’Histoire du Paquebot

Après l’introduction, on entre cette fois-ci dans le vif du sujet : l’histoire du Paquebot, cette plantation si atypique ou les PJ vont vivre de si palpitantes aventures. Attention, ce qui suit est réservé aux MJ, et les joueurs ne devraient pas y jeter un œil… Sous aucun prétexte ! Non mais…

Un Peu d’Histoire…

Ce n’est qu’en connaissant le passé que l’on parvient à avoir une emprise sur l’avenir, aussi nous faut’il commencer par expliquer comment le Paquebot a vu le jour… Aussi bien l’histoire officielle, car il s’agit d’une information dont les Vacanciers risquent de se mettre en quête dès qu’ils auront compris que quelque chose ne tourne pas rond sur ce navire, que sa contrepartie officieuse, qui ne pourra être découverte qu’au péril de la vie des plus ou moins jeunes investigateurs. Selon leur ténacité, leurs interlocuteurs ou les moyens employés, ils pourraient découvrir des éléments forts différents…

Si n’importe quel employé de Just Price Cruises peut raconter l’émouvant récit de la création de l’entreprise, on peut aussi retrouver ce tissu de mensonge sur le site internet de la compagnie, à la rubrique « Qui sommes-nous ? », ou dans des interviews accordées par Melody Töten, l’actionnaire majoritaire et PDG de la société.

L’implication des Ténèbres n’est connue que d’un faible nombre de personnes, la plupart étant elles-mêmes des Ombres ou des humains corrompus œuvrant au sein du Paquebot. Toutefois, quelques passagers étranges pourraient également connaître une partie de la vérité, tout comme certains habitants des ports ou le Paquebot effectue ses escales. Toutefois, à part les deux puissantes Ombres à l’origine de la création de cette plantation atypique, personne ne connaît complètement la vérité. Les Vacanciers devront séparer le vrai du faux et rassembler les pièces du puzzle pour comprendre les véritables enjeux du guêpier dans lequel ils se sont fourrés.

L’histoire officielle : la chanteuse au grand cœur

La toute jeune compagnie Just Price Cruises communique beaucoup pour apprendre son existence au monde entier, et dispose de deux atouts pour se distinguer de la masse des sociétés concurrentes : des prix invraisemblablement bas, et l’histoire atypique de sa création. Le web ne manque pas d’interviews, de documentaires et de publicités qui reprennent tout ou une partie de ce récit, que certains n’hésitent pas à qualifier de « conte de fées moderne ». Cette appellation est d’ailleurs fort adaptée à la version que l’on peut lire dans la rubrique « Qui sommes-nous ? »  sur le site de l’entreprise.

« Qui Sommes-Nous ?

Le groupe Just Price Cruises

Just Price Cruises est un armateur indépendant spécialisé dans les navires de croisières. Bien que la création de l’entreprise soit encore récente -2018- et qu’elle ne dispose que d’un seul bâtiment à l’heure actuelle –Le célèbre « Serenades Of The Banished Seas »-, cette compagnie s’est déjà taillé une place de choix parmi les leaders du secteur.

Le succès a été fulgurant : Ce n’est pas moins de 54 voyages qui ont été organisés en 2019 et 2020 sans qu’il ne soit jamais resté la moindre cabine de libre, pour un total de plus de 100 000 passagers. Un véritable triomphe qui a permis à la compagnie de commander pas moins de six nouveaux navires, qui seront livrés d’ici 2025. Tous seront basés sur les plans du visionnaire « Serenades Of The Banished Seas », véritable fleuron technologique et aussi vitrine de la navigation écoresponsable.

Le secret de cette réussite éclair ? Il n’y en a aucun. Just Prices Cruises est juste une entreprise ayant décidé de proposer les billets de ses croisières au « juste prix », c’est-à-dire pour reprendre les mots de la PDG Melody Töten : « un prix d’entrée raisonnable pour toutes les bourses, y compris les plus modestes. ».

La compagnie se défend toutefois de proposer des croisières low cost, et précise que le confort et la sécurité des passagers constituent ses principales préoccupations. « Nous ne rognons sur aucun budget pour augmenter nos marges » assure Mlle Töten « Just Price Cruises a été fondé sur la conviction que proposer des tarifs abordables pour tous ne serait pas un frein au développement de l’entreprise. Un pari jugé fou par de nombreuses personnes. Mais au final, l’histoire aura montré que j’avais raison. ».

Une mission qu’on ne peut pas se permettre d’échouer

Mais avant de devenir ce modèle de réussite inattendu, Just Price Cruises est né de la rencontre accidentelle entre un navire mal-aimé et une aventurière intrépide. Explications :

Le navire qui allait finir par devenir le « Serenades Of The Banished Seas » n’était pas destiné à ouvrir la voie à nouvelle ère pour les croisières touristiques… Il avait été commandé par un célèbre armateur chinois, qui désirait en faire le joyau de sa flotte. Mais quand la construction du navire fut achevée 3 ans après la commande initiale, il ne trouva pas grâce aux yeux de son acquéreur, qui invoqua des clauses obscures du contrat le liant au constructeur pour ne pas conclure la vente. Nul ne sait ce qui poussa le client à refuser d’honorer le contrat, mais la nouvelle qu’un de ses concurrents venait d’acquérir un navire deux fois plus gros pourrait ne pas être étrangère à cette affaire.

Quoiqu’il en soit, le résultat était sans appel, le fier navire était rejeté avant même d’avoir pris la mer, et bientôt il serait vendu au plus offrant, comme cela se passe généralement dans ce genre de cas. La mise en vente fut annoncée sur les réseaux habituels et, par un hasard qui ne peut être expliqué que par le destin, elle passa sous les yeux d’une personne qui n’avait jamais manifesté le moindre intérêt pour le secteur de la croisière : Mlle Melody Töten.

Est’il bien nécessaire de présenter Mlle Töten ? Fille unique de la célèbre cantatrice Elsa Töten, Mlle Melody a hérité de sa défunte mère une voix qui a ravi les oreilles de centaines de millions d’auditeurs au fil des années. Refusant de s’enfermer dans le rôle de la chanteuse d’opéra qui fit la renommée de celle qui l’a mise au monde, Mlle Melody joue avec les styles depuis que sa carrière a débuté en 2011. Explorant tous les genres, du Metal Gothic avec le tube « Kiss Me Like  I’m a Dead Girl » au Blues avec le non moins célèbre « Seventh Daughter of a Seventh Daughter », elle est devenue une icône internationale.

Tout semblait lui sourire, jusqu’à qu’un événement vienne tout bouleverser. « J’ai reçu une lettre d’une jeune admiratrice souffrant d’une maladie mortelle incurable. » Confie Mlle Töten. « Et j’ai tenu à la rencontrer. La discussion que j’ai eue avec elle m’a profondément marquée, notamment le partage d’un souvenir qui nous était commun : un de mes concerts auquel elle avait pu assister, qui avait pour cadre un lieu assez atypique : la salle de réception d’un bateau à roues à aubes voguant sur le Mississipi. C’était un moment magique, pour elle comme pour moi, et qui lui a donné beaucoup de courage dans les épreuves qu’elle a dût affronter par la suite. ».

Il s’agit de la partie triste de cette histoire, car la jeune femme rendit l’âme peu de temps après la rencontre avec son idole. Cette fin tragique attrista beaucoup Mlle Töten, mais l’inspira également. « Si un tel concert pouvait soulager le poids de la douleur d’une personne à l’agonie, il pouvait le refaire sans aucun doute, et il m’était impossible de ne pas tout tenter pour reproduire un tel moment. » Explique-t-elle. « Je me suis donc lancée dans ce projet de création de croisières musicales, d’abord fluviales, puis maritimes, mais je ne trouvais pas de partenaire pour m’épauler dans ce projet, aussi je n’avais pas les moyens de faire construire un navire… Juste au moment où je commençais à perdre espoir, je suis tombée par hasard sur cette annonce. » Nous savons tous de quelle annonce il s’agit. « Je n’en croyais pas mes yeux ! »

Le navire qui allait devenir le « Serenade of the Banished Seas » allait faire l’objet d’une mise aux enchères, avec un prix de départ relativement faible, mais toujours trop élevé pour les finances de Mlle Töten. Pourtant, elle ne se laissa pas décourager : Elle prit contact directement avec le constructeur, Higheast Boats, et entama des négociations qui durèrent plusieurs semaines. La stratégie de Mlle Töten était la suivante : parvenir à faire baisser le prix du navire, en échange d’une part de l’entreprise qui l’exploiterait. Le concept original de Just Price Cruises séduisit immédiatement les membres du conseil d’administration d’Higheast Boats, mais ce ne fut pas l’argument décisif qui les fit monter à bord de la nouvelle compagnie. «  Ce qui les a convaincu ? Moi ! » Révèle Melody Töten en riant. « Il s’est avéré qu’eux aussi faisaient partie de mes fans, aussi devenir partenaires de ma nouvelle aventure était pour eux un rêve qui devenait réalité. »

Et au vu des résultats plus qu’encourageants de Just Price Cruises, accomplir un rêve s’avère aussi être une véritable success story. Le partenariat avec Higheast Boats s’est d’ailleurs renforcé dès 2020, la commande de six autres bateaux de croisière leur ayant été adressée.

Né de cette alliance, Just Price Cruises organisa ses premières croisières vers mi-2019, et son premier voyage, un tour des Caraïbes en deux semaines, vit ses réservations être complètes en moins de deux semaines. Comme la quasi-totalité des croisières organisées par la compagnie, il s’agissait d’un voyage plus touristique que musical,  mais le rêve de Mlle Töten n’est pas oublié pour autant : « J’effectue au moins deux performances par voyage, sur la scène du Théâtre. » Explique-t-elle. « Les croisières exclusivement musicales me tiennent à cœur, et tout me porte à croire que nous pourrons en organiser une première dès 2021, mais je n’ai pas créé Just Price Cruises uniquement pour mettre sur pieds de telles manifestations. »

Fervente humaniste, Mlle Töten a toujours défendu l’idée que l’on pouvait faire des bénéfices tout en proposant produits et services à l’attention des classes sociales les moins aisées. Aussi, Just Prices Cruises propose une gamme de tarifs abordables pour les revenus les plus modestes, leur permettant à eux aussi de savourer les plaisirs des croisières, en se reposant sur les flots et en visitant des destinations exotiques. Une politique audacieuse qui a satisfait des dizaines de milliers de clients de tous horizons, qui n’avaient encore jamais eu le plaisir de monter sur un navire de croisière. « C’était si merveilleux ! » Nous confie une cliente ravie. « On se demande pourquoi personne n’y avait pensé avant. »

La plupart des employés de la compagnie n’hésiteront pas à embellir encore cette charmante histoire si jamais on les questionne sur leur employeur, et ne tarirons pas d’éloges sur Melody Töten, « qui est si occupée et qui a pourtant pris le temps d’accueillir chaque membre de la grande famille de Just Price Cruises ». Tout semble idyllique si l’on en croit ce qui sort de leur bouche. Et le même son de cloche se retrouve chez la quasi-totalité des clients, qui ont apprécié leurs voyages… D’autant plus car ils n’ont eu besoin que de dépenser une somme des plus modiques pour en profiter.

Bien entendu, on retrouve aussi quelques témoignages négatifs de passagers insatisfaits, mais leurs propos excessifs, tout comme leurs raretés, ne les rendent pas vraiment crédible aux yeux de la majorité de la clientèle ciblée. Quant aux restes des propos négatifs dirigés vers la compagnie et son unique navire, il s’agit d’accusations ne présentant aucune preuve crédible que les voyages proposés sont si peu cher car la sécurité est complétement négligée lors des croisières, que le matériel n’est pas entretenu régulièrement  et qu’il est arrivé au navire de reprendre la mer alors que des passagers manquaient à l’appel lors d’une escale. Des propos que le service de communication de Just Price Cruises attribue à « une concurrence aux abois qui ne voit pas d’autres moyens de justifier ses tarifs exorbitants. ».

Mais ces tentatives d’écorner l’image de la compagnie dirigée par Melody Töten n’ont pour l’instant pas réussit à atteindre leur objectif, même partiellement. La renommée de Just Price Cruises augmente croisières après croisières, et même les clients les plus aisés commencent à se tourner vers l’entreprise, lui permettant de grignoter tout doucement de nouvelles parts de marché. Si cette tendance reste encore infime, si elle perdure elle finira par inquiéter les leaders du secteur.

Just Price Cruises semble donc être une vraie aubaine pour la classe populaire, qui peut grâce à cette toute jeune entreprise profiter d’un loisir auparavant réservé aux plus aisées. Tout cela donne l’impression d’être parfait… Pour des yeux d’adultes aveugles, en tout cas. Mais si on regarde avec des yeux de Gamins, ou d’Anciens… Voir avec ceux des Ténèbres même, verrions-nous la même chose ? C’est ce que nous allons vérifier…

L’histoire officieuse, le maître des Ombres et son apprentie

En vérité, le début de notre récit débute il y’à bien plus longtemps que ça, à une époque où les plantations destinées à nourrir les Ténèbres n’existaient pas encore. C’était une ère glorieuse pour les Ombres, ou chacune pouvait agir comme elle le voulait, du moment que ses récoltes étaient bonnes. Certaines régnait sur des empires au vu et au su de tous, tandis que d’autres erraient à travers le monde, fauchant tout ce qui passait près d’elles. C’était une période où tout était plus simple pour les Ombres, ou elle pouvait être elles-mêmes et accomplir leur devoir envers l’Obscurité.

Mais les Ténèbres n’étaient pas satisfaites, et certaines des plus anciennes Ombres ont senti le vent tourner, que des changements s’annonçaient. Et certaines ont pensées que pour éviter de les subir, il fallait les initier. Wolff faisait partie de ses Séculaires, comme un autre dont la naissance remontait à la nuit des temps : Damien, plus connu sous un sobriquet respectueux, attribué par ses pairs : « le Fils du Diable ».

Ces Ombres antiques se rassemblèrent pour trouver un moyen de regagner la confiance de l’Obscurité, car tous sentaient que la guillotine avait été placée au-dessus de leurs têtes. Plusieurs idées émergèrent, mais ce fut celle de Wolff qui rencontra le plus de polémiques : le Vieux Loup était obsédés par des notions que ses congénères avaient beaucoup de peine à comprendre : maximisation de rendement, application d’une formule optimisée,  standardisation des récoltes… Wolff était prêt à passer à l’industrialisation de la génération de la peur –et des émotions dérivées-, ce qui pour lui était la prochaine étape obligatoire pour assouvir la faim perpétuelle des Ténèbres.

Son idée fut rejetée en bloc par la majorité des séculaires présents, qui trouvaient ces méthodes comme indignes de leur Art : tous les séculaires savaient qu’il fallait bien connaître ses victimes et personnaliser leurs tourments pour obtenir la récolte la plus savoureuse possible, aussi cette standardisation proposée par Wolff ne permettrait que de produire des sentiments de qualité médiocre, presque sans goût, sans certitude que la quantité générée soit vraiment supérieure.

Wolff défia alors l’autre camp : pendant 3 années, il tenterait sa méthode, et durant le même laps de temps le champion de la faction adverse récolterait la peur et les autres émotions de la manière dont cela lui siérait. On comparerait alors les récoltes de chacun, et le vainqueur déterminerait la façon dont les Ombres devraient procéder pour nourrir l’Obscurité. Sans surprise, ce fut Damien qui fut choisi par les Séculaires conservateurs pour les représenter. La réunion pris fin, et le rendez-vous fut pris, pour 3 ans plus tard.

Quand le délai fut passé, Damien revint parmi ses pairs, empli de confiance voir d’arrogance : il avait choisi avec un soin extrême les victimes les plus prometteuses, et leur avait infligés les supplices les plus inventifs qu’il ait jamais eu. Il n’avait commis aucune faute, et toutes ses récoltes étaient exceptionnelles. La victoire lui reviendrait sans aucun doute, et Wolff serait forcé de reconnaître son échec. Damien aurait alors l’opportunité de montrer à tous sa propre solution pour contrer la crise les menaçants : ils devraient tous devenir ses apprentis. Le Fils du Diable pensait vraiment que ses collègues manquaient d’une bonne formation, la sienne. Et quand tous auraient appris leurs leçons, c’est en son nom que l’Obscurité se serait sustentée, faisant de lui l’autorité des Ténèbres sur Terre.

Avec morgue, Damien présenta ses résultats devant un parterre de ses confrères bien évidemment impressionnés. Lui et Wolff firent goûter le fruit de leur récolte à leurs confrères, et tous convinrent que celle du Vieux Loup était moins savoureuse que celle du Fils du Diable. Damien se gargarisa de victoire, son adversaire ayant lui-même admis que le goût des sentiments cultivés par Damien était meilleur. La victoire était enfin acquise au Fils du Diable, mais ce dernier aurait mieux fait de prendre garde au petit sourire discret du Vieux Loup.

En effet, Wolff lui demanda alors s’il pouvait aussi goûter le reste, ce que Damien ne comprit pas sur le coup. « Oh. Tu veux dire… Qu’il s’agissait là de toute ta récolte ? » Fit le Vieux Loup, dont le sourire s’était fait carnassier. Tombant à pieds joint dans le piège, Damien demanda en plaisantant à son adversaire s’il avait d’autres récoltes… Ce à quoi un Wolff plus charismatique que jamais expliqua qu’il ne venait de montrer aux membres de la réunion qu’une seule récolte… Sur les dix qu’il avait eu le temps de cultiver durant ces trois années.

« Qu’à tu fais de ton côté, Damien ? Laisses-moi deviner : tu t’es acharné sur le même petit groupe de personne dans l’espoir d’obtenir la plus pure des peurs ? C’est très bien… Mais moi, pendant le même laps de temps, j’ai eu le temps de terroriser une dizaine de groupes. Certes, de façon moins personnelle. Mais le résultat est là. » Se vanta un Wolff triomphant.

Abasourdi, Damien regarda son rival présenter ses neuf autres récoltes qui, bien que toujours très inférieures à celle du Fils du Diable en terme de qualité, se sont avérées meilleure que la première présentées par le Vieux Loup. Et ce fut la seule chose que retinrent les Séculaires présents. Oubliée, la qualité exceptionnelle du cru de Damien, seul comptait la quantité vertigineuse de sentiments récoltés par Wolff, surtout que ce dernier avait eu l’intelligence de les classer de la moins bonne à la meilleure.

Alors que l’assemblée de Séculaires reconnaissait avec un mélange d’amertume et de joie la victoire de Wolff, Damien se rendit compte que le Vieux Loup s’était joué de lui. Il quitta la réunion avec fracas, pour ne plus jamais réapparaître, lui accolant l’image indélébile du mauvais perdant. La rumeur prétendit même que les Ténèbres le punirent de son échec par la destruction ultime. Wolff devint quant à lui l’exemple à suivre, et son système de plantation finit par devenir la norme. Le Vieux Loup créa l’Institut qui fut copié et encore copié par ses suiveurs. Un véritable succès sanctifié par l’Obscurité elle-même, enfin contente des quantités de sentiments extrêmes produits.

Pardon ? Qu’est-ce que ça à avoir avec le Paquebot ? Ah, vous n’êtes pas très patients, on dirait. Bon, puisque vous insistez, faisons une petite avance rapide de quelques années, et intéressons-nous à Elsa Töten. Ou Melody Töten. Ou tout un tas d’autres alias qu’elle a porté au cours des siècles.

Celle qui se faisait appelée Elsa Töten est une Ombre Majeure ayant atteint le statut de Thaumaturge. Maîtrisant des pouvoirs basés sur sa voix, elle les a perfectionnés au cours de sa longue existence, permettant de plonger un auditoire complet dans l’état émotionnel de son choix. Avec une certaine prédilection pour les sentiments funeste, ce qui lui valut le surnom de Reine des Banshees. Toutefois, il lui fallut utiliser un puissant vecteur pour en arriver à ce résultat, qui fut la musique.

Traversant les millénaires sans que son enveloppe corporelle prenne une ride, la Reine des Banshees se trouva victime d’une sévère addiction aux biens matériels humains. Cela ne lui posa pas de problèmes durant des siècles, ou elle pouvait emporter son trésor d’anciennes identités en nouvelles identités, mais dans notre monde moderne régit par de nouvelles règles bureaucratiques puis numériques… Il lui a fallu trouver de nouvelles solutions. Elle décida donc de se créer une « dynastie », ou elle changerait d’identité en faveur de celle de sa « fille », qui hériterait de ses biens. Eléonore Töten devint donc Elsa Töten, qui devint elle-même Melody Töten.

Comme une grande majorité d’Ombres Majeures, Mlle Töten se mit en tête de suivre l’exemple de Wolff, et de créer une plantation afin de mieux servir l’Obscurité. C’est ce qu’elle fit avec ses admirateurs venant assister à ses spectacles. Quelque fut son identité, la Reine des Banshees restait une chanteuse au talent fou qui attirait toujours une foule conséquente pour la voir se produire sur scène. Et une fois dans l’auditoire, ces personnes voyaient leurs émotions manipulées par la terrifiante artiste. Ces émotions extrêmes entrainaient des réactions tout aussi extrêmes, qui à leur tour engendraient d’autres émotions chez les autres spectateurs… Et ainsi de suite. Grâce à cette cascade d’émotions, l’Ombre Majeure obtenait toujours une grande récolte pour la grande joie des Ténèbres.

Mais la Reine des Banshees voulait plus. Une avarice bien humaine la consumait, et pris le pas sur le reste lorsqu’elle changea d’identité pour devenir Melody Töten. Bien décidé à amasser à la fois la reconnaissance de l’Obscurité ainsi qu’une fortune dont les Ombres n’ont pourtant aucune utilité, Melody annonça aux Ombres du monde entier qu’elle allait rendre le concept des plantations obsolètes : si ses pouvoirs ne lui permettaient que de manipuler les émotions des personnes qui l’entendaient de vive voix, elle comptait ensorceler ses propres disques pour en faire des Artefacts, faisant que ceux qui les fassent tourner chez eux soient aussi affectés. Ce serait l’étape suivante de la récolte des émotions : la culture des émotions extrêmes directement dans le logis des humains, sans même avoir à lever le petit doigt.

Ce fut un échec monumental : la production de masses d’Artefacts eu pour effet inattendu de tous les affaiblir, au point qu’ils n’avaient plus aucune utilité au final. Melody tenta de régler le problème lors du pressage de son deuxième album, puis du troisième, mais rien n’y fit. L’expérience était un échec, et elle devint la risée de la communauté des Ombres. Heureusement pour elle, sa popularité humaine ne faiblissait pas, ce qui fit que ses prestations scéniques faisaient toujours salles combles, aussi les Ténèbres ne la dévorèrent pas en compensation.

Il n’en demeurait pas moins que Melody se sentait profondément humiliée… Un sentiment qui trouva écho chez une autre puissante Ombre, qui se reconnut peut-être dans la Reine des Banshees. En effet, Melody eut bientôt une visite inattendue : Damien en personne.

Ayant pris bien soin d’être le plus discret possible, l’autoproclamé « Fils du Diable » vint proposer à la Thaumaturge le genre d’offre qu’on ne peut pas refuser, du moins pas tant qu’on accorde de la valeur à sa propre existence. Le Séculaire, après avoir passé des décennies dans l’anonymat, désirait retrouver le devant de la scène : il avait conçu un plan pour ça, et il lui fallait de l’assistance. Quelqu’un qui connaissait le goût acide de l’échec, quelqu’un qui s’en serait relevé et aurait acquis une détermination sans pareille. Quelqu’un qui serait comme lui, hors norme, exceptionnel. Oh oui, Damien savait flatter, quand il s’en donnait la peine.

Melody pris alors connaissance du projet que Damien avait imaginé durant ses années d’exil : une amélioration sensible du concept de plantation. Moins révolutionnaire que ce qu’elle espérait, mais suffisamment solide pour avoir une haute probabilité de réussir. Elle accepta, pensant avoir compris pourquoi Damien la prenait sous son aile : si contre-toute attente l’expérience échouait, nul doute que le Séculaire s’arrangerait pour qu’elle en soit la seule responsable.

Ce fut Damien qui proposa le Paquebot pour tester son idée, et il avança plusieurs arguments raisonnables pour faire accepter l’idée : cheptel en renouvellement constant, possibilité de créer de nouvelles et excitantes horreurs à chaque escale, posséder une porte sur l’Abime mouvant de concert avec le bateau, etc… Melody savait bien que Damien cachait ses vrais raisons, mais elle abonda dans son sens, espérant qu’il finirait par abattre ses cartes.

Les deux nouveaux associés se mirent alors en quête d’un navire qui conviendrait à leurs projets, et finirent par tomber sur la bonne occasion : un navire de croisière dont la conception avait été aussi raté que sa construction bâclée, si bien que l’armateur qui l’avait commandé s’était désisté. C’était parfait : avec un peu de travail, il paraitrait superbe, mais resterait en réalité une épave flottante, ce dont les passagers comprendraient inconsciemment, accentuant leur sentiment de peur. Acquérir le navire fut facile, son constructeur désirant ardemment s’en débarrasser au plus vite.

Sous la supervision de Damien qui semblait avoir vraiment prévu tous les détails, Melody créa Just Price Cruises pour attirer les agneaux à l’abattoir, tout comme elle recruta personnellement Ombres et humains corrompus qui constitueraient l’équipage du navire. Tout fut bientôt prêt pour la croisière test, qui fut plutôt satisfaisante au niveau de la récolte. Les suivantes renforcèrent cette tendance, tandis que le flot de clients ravis assurait que la compagnie ne manque jamais de bétail à engraisser.

Dans le monde des Ombres, si l’initiative fut d’abord raillée par des Séculaires et des Thaumaturges qui s‘attendaient à ce que la Reine des Banshees échoue une nouvelle fois, les succès répétées des « croisières de l’horreur » ainsi que la qualité croissante des récoltes ont convaincus des Ombres sur le déclin et des humains corrompus à la recherche d’un protecteur de se joindre à l’aventure, enrichissant ainsi le potentiel maléfique du navire, qui n’a désormais plus rien à envier aux meilleures plantations. Le Paquebot est aujourd’hui une force sur laquelle il faut compter, exactement comme l’espérait ses concepteurs.

Grisée par le succès qu’elle avait tant recherché durant sa très longue vie, Melody Töten se prend à rêver d’en obtenir encore plus. L’accord initial avec Damien stipulait que lorsque la réussite du nouveau modèle serait prouvée, celui-ci en assumerait la paternité, tandis que Melody se présenterait comme celle ayant perfectionné le concept grâce à sa mise en pratique. Maintenant que les fruits de ce travail sont à sa portée, la Thaumaturge ne voit pas pourquoi elle devrait partager les lauriers avec ce Séculaire has-been, dont l’implication dans le projet est restée secrète. Sans compter que c’est elle qui se charge de tout sur le Paquebot, son mentor ne semblant participer uniquement quand il éprouve l’envie de s’amuser un peu. Pour la Reine des Banshees, l’heure est venue de voler de ses propres ailes, et de s’assurer que le boulet qu’elle traîne finisse au fond de l’océan, dont il ne remontera jamais.

Damien ne sait rien de ces petites manigances, et quand bien même il les découvrirait, il s’en moquerait éperdument. Le Fils du Diable à des choses bien plus importantes en tête : s’il a choisi un navire pour mener sa petite expérience, ce n’est pas un  hasard. Car ce n’est pas cette ridicule amélioration des plantations l’important pour lui, mais une quête personnelle qu’il mène en se servant de cette couverture. Sans compter que le Séculaire, pour ne pas se faire réabsorber par les Ténèbres, avait besoin de produire des récoltes régulièrement. Melody s’en chargeant pour eux deux, aussi est ’il libre de mener ses recherches à bien sans avoir à s’interrompre pour régler de « basses contingences matérielles »…

Et que cherche donc le Fils du Diable, me demanderez-vous ? Aucune idée. Enfin, si, il y’en a une, qui sera exposée dans la partie campagne de cet ouvrage, mais si vous désirez vous servir du cadre du Paquebot sans faire jouer les aventures qui vont avec, n’hésitez pas à choisir un autre objectif pour Damien, personnalisant ainsi l’intrigue que vous ferez jouer. Cela vous aidera à définir les lieux vers lesquels le Paquebot entraînera vos Vacanciers durant votre campagne…

 

Doudous & Dentiers est un jeu de Sylvain Ledig, publié par JDR éditions.

Licence Creative Commons
L’Histoire du Paquebot de Jean « Troll Traya » Faiderbe est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Partage dans les Mêmes Conditions 4.0 International.

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